Wednesday, October 04, 2006

Carnet de bord
Randonnée au Ladakh
12-25 août 2006


Pierre
Raphaëlle

12 août : Arrivée à Delhi
Nous nous retrouvons à l’aéroport de Delhi après deux voyages respectifs ne manquant pas de pittoresque :
- pour Pierre : une escale à Heathrow en pleine alerte terroriste. Au programme : fouille au corps et confiscation des sacoches ainsi que des livres ( !). On ne plaisante pas avec la sécurité de Sa Très Gracieuse Majesté…
- pour Raphaëlle : 5h d’escale à Bahrein, hub de Gulf Air. L’occasion de se plonger dans un bain de culture arabe : muezzin interrompant les annonces d’avion à 19h45 pour la dernière prière de la journée et hommes en tuniques blanches immaculées et keffiés, suivis à distance par des groupes de 2, 3 ou 4 femmes entièrement voilées de noir avec des enfants courant dans tous les sens.

A notre sortie de l’aéroport, nous nous rendons à l’Inter State Bus Terminal où nous devons prendre le bus qui nous emmène à Manali, puis à Leh. L’ISBT mérite une mention au Guinness des records de la saleté : hommes, animaux, détritus cohabitent dans cet étonnant ensemble. Seuls touristes étrangers au milieu de la foule, nous sommes harassés par des solliciteurs de toutes sortes qui tournent autour de nous comme si nous étions un pot de miel.

Nous finissons par trouver le bus qui va à Manali. C’est parti pour 18h de trajet. La sortie de Delhi est plutôt chaotique, la ville donne l’image d’un chantier permanent. La chaleur est moite et étouffante : vivement les montagnes et leur fraîcheur. Au niveau de l’orientation, c’est très simple, nous filons droit vers le nord. Après un arrêt suite à une fuite d’huile, nous continuons vers Chandigarh, capitale du Punjab et de l’Haryana. Nous ne sommes plus les seuls européens (ou ‘blancs’) à bord puisqu’un néerlandais qui va également au Ladakh nous y rejoint. Nos autres compagnons de voyage sont des hommes principalement. Quelques femmes voyagent en famille avec mari et enfants. La nuit tombe. Nous avons commencé à grimper dans les collines. Le bus s’arrête au bord de la route vers 22h et nous en profitons pour nous restaurer dans une gargote qui se trouve là. Je suis la seule femme qui dîne. Heureusement que Pierre est là pour me protéger ! On repart ensuite pour la nuit. Le conducteur tourne vers 23h et on s’endort puis on s’éveille au grès des arrêts. Le bus qui était bondé en fin de soirée se retrouve presque vide à l’arrivée à Manali.

13 août : Escale à Manali
Arrivée à Manali (2000 m) à 5h30. Disons-le franchement, ce n’est pas la grande forme, et nous commençons à déambuler dans Manali, qui n’a pas l’air plus éveillé que nous : vérification des horaires de bus, banque, monastère tibétain, internet. Nous finissons par prendre un rickshaw – le 1er en Inde ! – pour Vashisht, petit village au-dessus de Manali, dont le Lonely Planet nous vante le charme, le caractère pittoresque et… un temple hindou abritant des thermes publics gratuits avec des sources chaudes. C’est l’idéal pour se requinquer. De plus, nous n’avons pas la moindre indication sur l’équipement standard des salles de bain au-delà de Manali. Bref, on savoure. Retour à Manali où nous déjeunons au Johnson’s Café, dont le guide souligne que la truite locale sautée est la spécialité. C’est bon, mais le mieux ce sont quand même les toilettes – signalés également par le guide. Douche, toilettes occidentaux : on n’en demandait pas tant mais ça fait du bien.

Le bus pour Keylong (3350 m) part de Manali à 12h55. 5 minutes d’avance ! Le trajet doit durer 6h30. Il y a deux anglais avec nous, puis un chilien faisant ses études en France qui monte un peu plus loin. On commence à grimper, mais le ciel se couvre et un orage éclate au moment où nous nous arrêtons pour une pause. Nous nous ruons alors sur le toit où se trouvent nos sacs à dos et nous les recouvrons avec ma cape de pluie. Les deux minutes que nous venons de passer dehors ont suffi à nous tremper jusqu’à la moelle. Pierre improvise un strip tease, mais je ne souhaite pas choquer les indiens. Nous transformons le bus en séchoir. A l’arrêt suivant où les étrangers doivent se faire enregistrer au poste de police, nous nous apercevons que la cape a glissé… Les sacs sont imbibés. Après avoir passé le col du Rohtang La (3978m), nous poursuivons le long d’un torrent impétueux, le Chandra. Le ciel se dégage en toute fin d’après-midi, ce qui nous permet d’apercevoir pour la première fois les sommets himalayens.

Arrivés à 5 km environ de Keylong, notre bus s’arrête. Il se trouve que nous passons dans un village où habite un mécanicien susceptible de résoudre le problème de boîte de vitesse de notre bus. Souci de transmission selon notre expert de chez Toyota. Mais le problème ne se résout pas et le bus, qui redémarrait en seconde dans les descentes, ne redémarre plus du tout. Nous décidons de déserter en compagnie d’autres passagers et nous trouvons tout de suite une jeep qui nous emmène à Keylong. Là-bas, nous sommes abordés par un hôtelier qui nous propose sa dernière chambre pour la nuit. Nous nous assurons également qu’il y a de la place dans le bus pour Leh le lendemain à 5h et nous mangeons rapidement avant de nous coucher dans un vrai lit pour la première fois depuis 72h. La chambre est toute petite et nous la décorons de nos fringues trempées en espérant que cela sèche un peu.
Les sanitaires de l’hôtel sont rudimentaires, bien que les toilettes ne soient pas « à la turcque ». Mais la « douche » se résume à deux robinets et un sceau.
A noter la conditionnalité du prêt d’un réveil pour le lendemain matin : il fallait aller dîner dans la gargote du frère de l’hôtelier.
Coucher à 22h15, lever à 3h45.


La question du jour : les relais 4X100 et 4X400 masculins et féminins ont-ils brillé aux championnats d’Europe de Göteborg ?

14 août : Himalaya mon amour
Dès 4h30, nous nous présentons à la station de bus alors qu’il fait encore nuit. Nous patientons en buvant un thé chaud. Le bus arrive avec beaucoup de retard. Conformément au plan d’attaque établi avec Raphaëlle, nous nous préparons à bondir les premiers dans le véhicule afin de pouvoir choisir nos places. Echaudés par l’expérience de la veille, nous avons pour priorité de ranger nos sacs à l’intérieur du bus, et non plus sur le toit ; nous préparons d’ailleurs minutieusement l’argumentaire que nous développerions si nos amis indiens nous refusaient cette faveur. Après un échange assez sec avec le « contrôleur », nous parvenons à nos fins. Nous partons enfin.

Vers 6h30, nous nous arrêtons à Darcha, un village de toile – et de tôle – où nous prenons un petit-déjeuner (des ‘pratas’ au fromage) et nous soumettons à un contrôle des passeports dans un improbable poste de police installé dans une petite tente ; à l’insistance manifestée par le chauffeur du bus pour que nous n’entrions pas nous-mêmes dans la tente, nous croyons deviner que le policier de service est encore en pyjama.
Plus nous progressons, plus les paysages verdoyants qui rappellent la Suisse laissent la place à des vues désertiques où la végétation se fait de plus en plus rare.
Vers 8h, dans la montée du col du Baralacha La (4883 m), un bruit inquiétant provenant des entrailles du bus nous contraint à nous arrêter. Diagnostic : crevaison de roue arrière droite. Le spectacle de la réparation, opérée avec diligence par des habitants du village, suscite chez nous un sentiment mêlé d’admiration devant tant de débrouillardise avec les moyens du bord, et de frayeur en constatant que la réparation tient plutôt du rafistolage de bouts de ficelles (ie coller une bande caoutchouc par-dessus un pneu lisse) que d’une véritable intervention professionnelle.
A noter que nous apercevons, au détour d’un virage, une carcasse de bus écrasée au fond d’un ravin au demeurant peu impressionnant par rapport aux autres que nous avons vus. Nous implorons alors Saint Christophe de nous réserver un sort plus favorable !

Entre le Baralacha La et Sarchu, la route devient de plus en plus difficilement praticable. Les cahots de la route associés à la dureté des suspensions du bus commencent à éprouver nos colonnes vertébrales, d’autant que nous sommes installés tout à l’arrière. A tel point que des Indiens adorables, pris de pitié, nous laissent leurs sièges situés vers le milieu du bus. Nous faisons ainsi la connaissance d’un groupe de quatre Indiens d’une trentaine d’années en vacances dans la région. Raphaëlle se lance alors dans une grande opération de networking : l’un deux, Vikram, est consultant en stratégie chez Honeywell à Bangalore, son bureau étant situé juste en face de l’IIMB ! Nous déjeunons avec eux à Sarchu à l’occasion d’une pause très appréciée… tellement appréciée d’ailleurs, que le bus manque de repartir sans nous !

En quittant Sarchu, nous quittons aussi l’état de l’Himachal Pradesh, pour entrer dans le Jammu-e-Cachemire, dont le Ladakh fait partie. Les paysages sont vraiment fantastiques, surtout autour du col du Lachlung La qui se situe à 5060 mètres d’altitude. Les gorges de Pang offrent un spectacle lunaire de colonnes rocheuses alignées. Raphaëlle les rapproche des « demoiselles coiffées » alpines ; plus prosaïquement, je trouve que l’ensemble donne l’impression d’une mâchoire géante.

Nous faisons une nouvelle pause au village de Pang. Objet de l’arrêt : il faut à nouveau réparer une crevaison. Nous commençons à nous dire qu’il est décidément peu raisonnable d’entreprendre un voyage sur les routes escarpées de la chaîne du Grand Himalaya avec des pneus si lisses que nous ne les utiliserions même pas pour conduire dans Paris ! Peu importe, ce genre de pause nous permet de nous réapprovisionner en eau, et d’avancer dans la rédaction de ce carnet de bord.

La dernière parie du trajet vers Leh est vraiment éprouvante. Le paysage est certes toujours aussi magique : nous traversons maintenant les Morey Plains, un plateau coincé entre deux collines. Mais les soubresauts du bus sont de plus en plus douloureux. Revenus à nos places d’origine à l’arrière du véhicule, nous sommes soudain quasiment éjectés de nos sièges par un cahot plus violent que les autres ; nos vertèbres s’en souviennent encore… Un peu plus loin, nous apercevons un troupeau de yacks paisiblement installé à brouter les quelques endroits herbeux de la zone.

La nuit tombe lorsque nous arrivons au col du Taglang La (5328 mètres), le deuxième col carrossable le plus haut du monde. De là, nous admirons les cimes enneigées. De retour dans le bus, nous nous lançons dans un grand concours de chant, à l’invitation de nos quatre amis Indiens. Raphaëlle commence en interprétant avec beaucoup de talent certains grands succès de Johnny Halliday (« Allumez le feu »…) Je l’accompagne ensuite sur « Aux Champs Elysées » de Joe Dassin, mais nous renonçons finalement à entonner la « Marseillaise ». Les Indiens se prennent au jeu et lancent des refrains fort joyeux que nous imaginons être des chants à boire, mais dont nos amis refusent de traduire les paroles… Chaque nationalité fait ainsi honneur à son pays, comme ce jeune chilien dont nous faisons aussi la connaissance (Sebastian). Seul, un jeune Anglais un peu taciturne refuse de se prêter au concours malgré nos déclarations d’amour pour le « God Save the Qeen ».

Il fait nuit noire lorsque nous faisons une ultime étape pour dîner… et accessoirement pour réparer la troisième crevaison de la journée ! Souffrant d’un triple mal de tête, de cœur et de dos, je reste allongé dans le bus, telle une baleine échouée sur un banc de sable. Nous repartons bientôt, Leh n’est plus très loin. Nous arrivons dans cette ville à la veille de la fête nationale indienne. Nous apprenons que la proximité de la zone contestée avec le Pakistan fait de Leh une cible potentielle d’attentats à cette occasion. Les autorités ont pris des mesures de sécurité qualifiées de « tight » en conséquence : notre bus est ainsi inspecté par une impressionnante escouade de pandores à moustache.

Enfin nous sommes arrivés ! Il est plus de minuit.

Eh non ! Il n’est pas encore l’heure d’aller au lit ! Dans une ville sans éclairage public, sans plaques indiquant le nom des rues et avec 4 Indiens, un Tchèque, un Brit et un chilien, nous partons à la recherche d’un toit, i.e. une « guest house » qui soit encore ouverte à une heure du matin. Notre troupe de choc digne de celles de la légion étrangère peut compter sur ma lampe frontale et sur les souvenirs d’un Indien du groupe qui est déjà venu à Leh. Après avoir vainement tenté notre chance dans plusieurs guest houses, et la pluie ayant fait son apparition, nous échouons vers 1h30 à l’Oriental Guest House. Celle-ci étant complète, l’hôtelière nous propose la « Winter Room », une pièce du rez-de-chaussée qui ne sert que pendant l’hiver car elle contient un poêle de taille respectable. Nous nous y installons avec le chilien (Sebastian) qui fait ses études en France (médiation culturelle à Lille). Pendant ce temps, le Tchèque qui nous avait suivi jusque-là disparaît brusquement – nous ne le reverrons plus – tandis que le Brit a été semé en chemin. Les commandos de sa Très Gracieuse Majesté ne sont décidément plus à la hauteur. Malgré une tentative de sauvetage par un de nos 4 Indiens, le Brit reste introuvable, nous ne le reverrons plus non plus.

15 août : Fête de l’Assomption de la Vierge Marie et fête nationale indienne
Nous nous levons relativement tôt afin d’organiser notre séjour au Ladakh tout en profitant de la ville et de la célébration de l’Indépendance. Nous réussissons à trouver notre guide – Lobsang – et à planifier ainsi notre séjour : le 16 août sera consacré à la visite de monastères de la région, puis nous partirons pour une randonnée dans la vallée de la Markha du 17 au 24 août. A cette occasion, nous serons accompagnés par trois « sherpas » : un guide, un cuisto et un écuyer s’occupant des mules qui porteront nos sacs.

Après avoir fait un stop dans un café internet afin de rassurer nos familles sur notre sort – non, le bus n’est pas tombé dans un ravin, nous n’avons pas été bombardé par l’armée Pakistanaise, nous ne nous sommes pas fait croquer par des ours – nous nous rendons au stade de polo (le plus haut terrain de polo du monde) pour le match en l’honneur de l’indépendance du pays. Las ! Nous arrivons trop tard, le match est déjà terminé.
Nous décidons d’aller visiter le palais de Leh, surnommé le « mini-Potala », en raison de sa ressemblance avec un palais tibétain. Il date du XVIIe siècle mais il n’y a pas grand chose à voir à l’intérieur. Nous profitons cependant de la superbe vue sur la ville de Leh et la vallée de l’Indus.

L’après-midi, nous visitons le Soma Gompa, siège de la Ladakh Buddhist Association. Dans le temple, un moine nous explique la signification des guirlandes de papier colorés sur lesquels sont inscrits des textes en tibétain. Il s’agit de souhaits, intentions de prières qui doivent être exaucés. Le moine nous demande ce que nous faisons à Leh et nous conseille vivement, afin que notre randonnée se déroule au mieux, de venir le lendemain pour mettre par écrit nos souhaits. La Vierge Marie ou Boudha, il faut choisir !

Le soir, nous retrouvons nos 4 amis Indiens : Vikram, Rajath, Rits (sa sœur) et Ahmet. Au programme de notre dîner de travail : whisky, vodka, Coca-Cola et jus d’orange. Nous buvons [alors que le 15 août, fête nationale, est théoriquement un « Dry Day » (jour sans alcohol). Au diable les convenances !], parlons, rions… et nous faisons de nouvelles découvertes. Ainsi, Vikram nous apprend qu’il est Sikh ; il a certes renoncé au turban, peu compatible avec ses activités de businessman, mais il reste très attaché à ce qu’il considère davantage comme un code de vie que comme une religion. Raphaëlle continue ni vu ni connu sa tactique d’entrisme dans le milieu des affaires de Bangalore. Nous décidons de prendre congé lorsque Sebastian propose de partager des produits qui, pour être qualifiés de « doux », n’en sont pas moins interdits par la loi…

16 août : Les monastères bouddhistes
Nous consacrons la journée à la visite de trois monastères situés sur la route de Srinagar. A 8h, un 4X4 Toyota (très bon choix, NdlR) vient nous chercher à la Guest House et nous partons vers l’ouest. Le trajet nous permet d’admirer la vallée de l’Indus : le puissant fleuve trace son sillon au milieu de zones montagneuses désertiques, parfois éclairées par quelques « oasis » verdoyantes qui contrastent avec les teintes lunaires du reste du paysage. Nous nous arrêtons notamment au confluent des fleuves Zhanskar et Indus pour prendre quelques photos.

Les trois monastères que nous visitons sont tous plus beaux les uns que les autres. A Rizong, monastère fondé en 1833, nous apprécions le calme d’un endroit complètement isolé (au point que des enfants-moines font du stop sur le chemin d’accès pour rejoindre le bercail) et encaissé dans un amphithéâtre rocheux. Un veux moine très sympathique nous invite dans sa cellule pour boire un thé. De sa fenêtre, il peut observer les sommets vertigineux du Ladakh. Lui-même ne parlant pas l’anglais, nous nous exprimons essentiellement par gestes, onomatopées et hochements de tête.

Alchi est un village beaucoup plus fréquenté par les touristes. Plusieurs temples se côtoient dans l’enceinte du monastère. Ils remontent tous au Xie siècle (1025-1035). Ils abritent de magnifiques fresques tibétaines dont l’état de conservation est malheureusement très variable. Le site en lui-même est magnifique : l’Indus coule en contrebas, c’est là que nous prenons notre casse-croûte de midi.

Likir se singularise par l’impressionnante statue de Bouddha (25 mètres de haut) qui veille sur le monastère. La statue est équipée d’une échelle qui court dans le dos de Bouddha, et qui contribue à démystifier le personnage ! Nous entrons dans l’un des temples richement décoré dans lequel trois moines d’âge respectable s’affairent et parlementent autour de parchemins recouverts d’inscriptions que nous ne pouvons évidemment pas comprendre.

Sur le chemin du retour, notre chauffeur s’arrête pour acheter un panier de pommes à une enfant postée sur le bord de la route. Après un moment d’hésitation lié à des considérations d’ordre digestif, nous nous jetons finalement dessus.

De retour à la guest house, nous réglons quelques détails avant notre départ en trek le lendemain : confirmation des billets d’avion, achat et écriture de cartes postales, etc. Nous apprenons avec une joie non contenue qu’une chambre avec salle de bain privée est disponible pou notre dernière nuit : la douche est bienvenue avant les huit jours de trek ! Nous dînons avec nos 4 amis Indiens qui ont finalement reporté leur départ au lendemain matin.

17 août : Départ en trek (Vallée de la Markha)
A 7 heures, Sebastian vient toquer à notre porte pour nous réveiller (nous n’avons plus de réveil). A 8 heures, nous partons en Jeep pour le point de départ du trek. Nous faisons alors la connaissance de :
- Darzeh (le guide)
- Djimet (15 ans, s’occupe des mules), stagiaire trek
- ?
et des nombreuses mules qui nous accompagnent et portent nos bagages. A l’heure où j’écris ces lignes, nous ignorons toujours l’effectif total du troupeau qui nous escorte, mais en tout état de cause le détachement est impressionnant. Le guide et ses assistants sont charmants, mais tellement prévenants que nous sommes presque gênés que tout ce petit monde soit petits soins pour nous comme à l’époque coloniale…

Nous commençons à marcher, sans sacs puisque toutes nos affaires sont sur les mules. Le guide est très avenant et n’arrête pas de parler, nous expliquant mille et une choses et plaisantant à l’occasion. Un seul petit problème : nous ne comprenons absolument rien de ce qu’il raconte, car il parle un Anglais très rustique avec un très fort accent. Il nous faut parfois déployer des talents de philologue pour repérer un mot connu au milieu d’une de ses phrases et tenter d’en déduire le sens général du propos…

Exemple : [mélik] = milk (lait)

Notre itinéraire d’aujourd’hui est très facile, la pente reste très douce. Partis de Spituk, nous arrivons au camp d’étape de la vallée de Jingchen dès 14h (d’où une interrogation sur le motif justifiant un départ à 8 heures du matin ?).

Au bout d’une heure, nous voyons arriver le groupe d’Américains que nous avions dépassé alors que nous longions encore l’Indus. Nous en sommes déjà au 2e thé sous la tente qui sert de « salle commune » du camping. Darzeh part alors à la recherche de nos mules qui mettent décidément plus de temps que prévu à rejoindre le campement.

Pendant ce temps, nous observons le déchargement des caravanes déjà arrivées. Les mules, sitôt déchargées, se roulent allègrement dans la poussière, probablement pour se débarrasser de quelques puces et insectes indésirables. Nous faisons également la connaissance d’un québécois (dont nous ignorons le prénom pour l’instant) qui est un peu plus compréhensible que notre guide, quoique… Celui-ci est parti avec 4 Indiens d’Infosys où il a effectué un stage cet été. Ils arrivent donc de Bangalore (encore ! décidément c’est le centre de l’Inde !). Ce québécois serait-il la réincarnation de Sebastian ?

Notre caravane arrive enfin. Il y a tellement de mules chargées et non chargées que nous renonçons à les compter. Nous nous installons donc.

Vient l’heure du thé. Djimet installe une malle avec une nappe et deux sièges de camping de part et d’autre, en face de notre tente, puis apporte un plateau avec deux tasses, une théière et une assiette de petits gâteaux. Les chaises de camping avaient déjà été placées devant notre tente et nous les avions laissées inoccupées en considérant que cela s’inspirait de l’époque coloniale ou, pire, du camping de Ronces-les-bains. Cette politique de la chaise vide devient cependant difficile à tenir pour le thé. Nous nous installons donc tout en demandant à Djimet de prendre une photo de nous avec Darzeh.

Le repas est plus drôle encore. Nous nous demandons si nous ne sommes pas sur le plateau de « Surprise sur prise » ou de « Caméra cachée ». Darzeh et Djimet ont dressé une tente qui sert à la fois de cuisine et de salle à manger. Nous sommes invités à passer à table à 18h30. Le menu est indien : soupe de champignons, riz avec sauce traditionnelle (jaune avec des oignons et de l’ail), poivrons, salade de tomates et oignons, banane en dessert, sans oublier le thé, le 6e de la journée. Nos guides-cuisiniers ne mangent pas avec nous mais plus tard. Cela renforce l’impression d’enfants assistés ou de petits blancs avec des indigènes.

Darzeh nous explique que le réveil est fixé à 6 heures le lendemain matin. Nous sommes au lit à 20h30.

18 août : Camp de base du Ganda La (4600 mètres)
Réveil à 6 heures au son des cloches de nos mules et de la douce voix de Djimet « Tea, tea ! ». Premier thé de la journée donc, comme la veille, assis sur deux sièges de camping de part et d’autre d’une malle recouverte d’une nappe. Djimet nous apporte ensuite deux petites cuvettes d’eau avec un savon pour notre toilette. C’est la transition entre le « petit lever » et le « grand lever ». Ce dernier se traduit par un petit déjeuner copieux : thé (nous n’y échapperons pas), porridge (yuk !), pain de mie grillé sur lequel nous avons la possibilité d’étaler du peanut butter, du miel ou de la confiture.

Il fait très beau. Nous partons peu après 8 heures, environ 15 minutes après les Américains. Le sentier continue de monter dans le lit du Jingchen, dont la vallée n’en finit plus de s’enfoncer en direction du sud-ouest. Nous devons franchir le torrent à plusieurs reprises, ce qui permet à Pierre de s’illustrer avec des acrobaties et, in fine, de tester l’étanchéité de ses nouvelles chaussures et de son sac à dos.

Après un défilé de parois rocheuses ocres, nous débouchons brusquement dans une plaine cultivée. Décidément, où donc le Jingchen prend-il sa source ? Nous croisons une paysanne âgée en train de creuser un canal d’irrigation au milieu de champs d’une plante qui ressemble à de l’orge, puis nous nous arrêtons sous une tente-étape pour prendre… un thé, vous l’aurez deviné.

Nous repartons ensuite en suivant le torrent et en laissant l’accès au Stock La à main gauche. Notre caravane nous a rattrapée entre temps, ce qui permet de faire un bout de chemin avec les 4 mules et leurs deux accompagnateurs, Djimet et un autre que nous n’avons pas encore formellement identifié. Nous découvrons que Djimet a 18 ans, ce que ne laissait pas deviner sa petite taille.


Après le déjeuner dans le lit du torrent, nous grimpons plus nettement à travers la montagne, longeant toujours le torrent et croisant quelques habitations. Au passage, il faut signaler que, comme dans Tintin au Tibet, les divers monuments bouddhistes que nous croisons doivent être contournés par la gauche. Nous arrivons finalement à 14 heures au camp de base du Ganda La (à 4600 mètres selon nos estimations), non sans avoir dérangé une famille de marmottes dont les plus grosses ont la taille d’oursons. La taille de la faune des montagnes serait-elle proportionnelle à la hauteur des sommets ? Le camp de base est doté d’une yourte d’été dans laquelle nous goûtons un thé ladakhi traditionnel du nom de ‘dja’ (écriture phonétique). Nous pouvons faire notre toilette dans un torrent glacé avant de comater le restant de l’après-midi.

Vocabulaire ladakhi :
[Hungary] = avoir faim et non Hongrie
[Beveridge] ou [biridge] = bridge
[peel] = peril? Fear?

Le camp de base est habité par deux charmantes jeunes filles dont l’une a 22 ans et qui passent les mois de juin à août à tricoter des bonnets et des chaussettes de laine pour les randonneurs de passage. Apparemment, Pierre suscite leur curiosité et leurs rires. L’une d’elle me demande quel âge nous avons. Au passage, nous découvrons que Darzeh n’a que 27 ans, alors qu’il en paraît plus.

Seuls le groupe des Néerlandaises et les Indiens avec notre québécois dorment au camp de base ce soir. Les Américains se sont arrêtés au camp précédent. Nous apercevons leurs tentes vertes plus bas dans la vallée. Extinction des feux à 20h, dé plous en plous tôt…Auparavant, le froid nous a obligé à sortir bonnets et gants de laine pendant le repas.

19 août : Col du Ganda La (4920 mètres)
Lever à 6 heures à nouveau : Djimet nous apporte le thé du petit lever comme la veille. Nous attendons que nos bodyguards aient fini de ranger leur tente pour pouvoir partir. Nous mettons ce temps à profit pour jouer avec les mules et les ânes, et prendre quelques photos avec eux : il faut bien s’entraîner pour plus tard avec les électeurs ! Puis, nous décidons d’aller voir les deux charmantes hôtesses du camp car nous avions vu la veille qu’elles vendaient des vêtements tricotés maison : j’achète, sur les conseils de Raphaëlle, un bonnet et une paire de chaussettes pour mes colocataires Ludovic et François. Cela leur donnera un air Hippie qui leur ira à ravir.

Puis nous commençons l’ascension du col du Ganda La (ou col de Shingo). « La pente est rude, mais la route est droite » (J-P Raffarin). Sur notre chemin, nous apercevons une faune caractéristique des montagnes du Ladakh : ici quelques yacks à long poils paissant paisiblement à l’ombre ; là quelques marmottes dont certaines sont gigantesques. Au bout d’1h30 environ, nous atteignons le col qui se situe à une altitude de 4920 mètres. Nous y retrouvons le groupe d’Américains (qui s’avèrent finalement être des Britanniques) qui se congratulent mutuellement d’avoir réussi à atteindre le col, avec force « Well done ! » et « Congratulations ! ». Cette scène nous semble typique de la civilisation anglo-saxonne, qui valorise fortement l’effort et la réussite. Nous nous disons avec Raphaëlle qu’il n’y a décidément qu’en France que tout (et notamment les politiques publiques) est fait pour valoriser et aider exclusivement ceux qui n’y arrivent pas. [Raphaëlle se désolidarise de ces considérations sur les politiques publiques, tout en reconnaissant le côté positif de la mentalité anglo-saxonne]. Nous rencontrons également notre québécois du 1er jour ;nous parlons français mais je dois lui expliquer ce que signifie « on se caille » : en québécois, ça donne : « il fait frêt ». Il fait effectivement très froid sur le col, et le vent est relativement fort. Nous repartons bientôt, après que notre guide Darzeh a grillé une énième cigarette.

Nous sommes maintenant en descente. Nous allons plus vite mais l’effort n’en ai pas moindre pour les pieds et les genoux. Nous atteignons rapidement le petit camp où nous déjeunons. En ouvrant nos paniers-repas, nous constatons que la composition du sandwich principal est de moins en moins recherchée au fil des jours : aujourd’hui, il ne s’agit que de deux toasts avec de la confiture à l’intérieur !

A la fin du déjeuner, nous attendons que notre guide revienne pour pouvoir repartir. Trouvant le temps long, nous allons le chercher et le trouvons au milieu d’une sorte de conciliabule des guides des différents groupes. Darzeh nous expliques qu’il y a un problème : un peu plus bas sur notre route, le torrent a été considérablement gonflé par les eaux des dernières pluies, si bien qu’à certains endroits il est impossible de faire passer les mules qui portent notre chargement. Darzeh nous dit que nous allons probablement rebrousser chemin le lendemain matin. Nous sommes évidemment très déçus car cela nous empêcherait de gravir le plus haut point de notre itinéraire, le col du Kongmaru La à 5100 mètres.

Les premiers groupes arrivés attendent les retardataires pour se concerter sur la marche à suivre. Nous mettons à profit cette attente pour faire une petite sieste. La décision est finalement prise de camper sur le lieu du déjeuner. Pour ne pas rester sur notre faim (la pause déjeuner a commencé à 11h30), nous demandons la permission à Darzeh de continuer la descente pendant une heure. Celui-ci est d’accord mais veut que nous rebroussions chemin dès que celui-ci devient difficile… Cette indication est bien vague et nous nous disons que ce sera l’occasion de voir ces fameux passages difficile pour les mules.

Nous commençons la descente qui, sans le guide, s’avère plutôt délicate. Nous sommes bien vite rattrapés par deux des guides du groupe britannique, qui sont partis avec deux mules déchargées afin de tester la route. Celle-ci semble particulièrement difficile pour les mules, et donc a fortiori pour des mules chargées. Le guide des Britanniques prend des photos afin que ses clients, qui ont l’air particulièrement sceptiques, le croient. Nous continuons donc la descente avec nos quatre compagnons (2 guides, 2 mules). Au bout d’une cinquantaine de minutes, nous estimons que la remontée sera déjà assez longue et nous décidons de tourner les talons. Nous rattrapons non sans mal les deux guides pour le leur signaler. Ceux-ci nous précisent qu’ils continuent jusqu’au prochain camp avant de remonter pour le dîner.

Le trajet retour est difficile. En effet, le sentier traverse à plusieurs reprises le torrent et comporte des passages en éboulis. S’il paraît difficile de se perdre (nous remontons un torrent), s’égarer rend tout de suite la route plus délicate. Afin d’éviter les ennuis, la solution la plus sûre paraît être de suivre le crottin de mules. Eh oui ! Les méthodes du Petit Poucet sont toujours d’actualité !

Notre petite escapade aura duré 1h40, de quoi achever de remplir la journée. Au dîner, Darzeh nous confirme que nous rebroussons chemin le lendemain. Coucher à 20h.

20 août : La petite maison dans la prairie
Lever à 5h45. Alors que nous sommes encore dans nos duvets, Darzeh nous annonce finalement que nous continuons vers la vallée de la Markha. Que s’est-il passé pendant la nuit ? Il est vrai qu’avec le raffut des mules et des muletiers, il devait se tramer quelque chose. Toujours est-il que nous partons à 7h45 en empruntant le chemin qui, la veille encore, était impraticable pour les mules.

Au bout d’1h20, nous arrivons au monastère de Skiu, niché au confluent de la vallée de Shingo et de celle de la Markha. C’est à cet endroit que nous aurions dû camper la veille. Darzeh nous annonce 6h de marche, ce qui nous fait rire étant donné ses estimations précédentes (2h pour un trajet de 30 minutes par exemple), mais rira bien qui rira le dernier. Nous entamons alors la remontée de la vallée de la Markha par un chemin relativement plat. Le spectacle est à nouveau grandiose. La vallée a des allures de canyon désertique au milieu duquel un ruban vert chatoyant se déploie le long du torrent.

Nous nous arrêtons pour déjeuner après un passage jugé difficile pour les mules par Darzeh. En effet, au bout d’1h30, celles-ci arrivent enfin et les nôtres ne sont franchement pas à la fête. L’une d’entre elles manque de tomber dans le torrent. Nous poursuivons donc la route avec la caravane (nos mules et celles du groupe anglais) qui passe à nouveau dans des endroits délicats pour les mules (éboulis…).

Après avoir rattrapé les Anglais, nous nous arrêtons pour ce qui doit être le premier des deux franchissements du jour de la Markha. Celui-ci donne lieu à un déploiement de moyens digne des commandos de la Marine. Le débit du torrent est en effet si violent que nous risquerions d’être emportés par le courant. Nos guides décident donc de tendre un corde entre les deux rives, après laquelle chacun s’accroche pour traverser le torrent as safely as possible. Nous passons dans les premiers, sans encombres (majeures). La traversée du groupe britannique offre en revanche un spectacle cocasse. Il y a d’abord ce grand type entre deux âges, de Birmingham, qui reste stoïque au milieu du torrent à prendre des photos, ne craignant ni pour sa sécurité, ni pour celle de son appareil photo. Il y a ensuite cette Mamie casse-cou, que l’on imaginerait plus dans son cottage à préparer de la marmelade qu’à venir en Inde faire un trek : la pauvre dame lâche prise au milieu du gué, et manque d’être emportée par le courant ; le guide heureusement la rattrape, mais Mamie casse-cou a l’air un peu traumatisée. Enfin, last but not least, nous assistons malgré nous au strip tease peu aguicheur d’une dondon bien fourrée d’une cinquantaine d’années : celle-ci décide sans vergogne de faire la traversée en petite culotte, nullement gênée de donner en spectacle des cuisseaux qui auraient pu nourrir tout son groupe pour deux semaines de trek.

Forst de ce succès en franchissement, nous continuons notre route et arrivons bientôt à un joli point de vue où est érigé un monument bouddhiste. Juste à côté se trouve une étonnante construction en pierre, circulaire, peu haute et sans toit. L’un des guides nous apprend qu’il s’agit d’un piège à loups : on place au sein du piège de bons morceaux de mouton saignant, le loup par l’odeur alléché s’y précipite et ne trouve pas de moyens de sortir de là. Effectivement, nous apercevons des ossements, dont deux crânes, qui pourraient être ceux d’un loup.

Un peu plus tard, notre rythme ralentit car les quatre mules, qui nous suivent de loin, sont à la peine. Ayant pris de l’avance sur le chemin, nous sommes bientôt rattrapés par trois mules sur quatre, Darzeh et Djimet, qui nous expliquent que la dernière mule est malade.

Nous arrivons enfin (17h30) sur un lieu de camp improvisé, car le retard dû aux mules nous empêche d’atteindre le camp de base prévu au programme. Pendant le dîner, la pluie se met à tomber. Nous nous couchons avec le bruit de la pluie sur la toile de la tente ; nous espérons que le beau temps sera revenu pour notre réveil du lendemain.

NB : Nous nous sommes arrêtés sur la propriété de Ladakhis qui ont construit leurs maisons au bout d’une prairie et au pied d’une falaise en profitant d’abris troglodytes. Nous dénombrons 3 hommes, 2 femmes et 4 enfants, dont deux adorables jumeaux très intrigués par notre campement.

21 août : Têtes de mules !
La pluie s’est arrêtée lorsque Djimet fait sa traditionnelle apparition de 6h pour le réveil. En sortant de la tente, nous avons la surprise de constater que la 4e mule est revenue pendant la nuit. Ce qui inspire à Raphaëlle le refrain suivant :
Et la mule revient, le jour suivant
Et la mule revient, elle est toujours vivante
(Sur l’air de « Le Matou revient »)

Les propriétaires de la petite maison dans la prairie nous signalent qu’un rocher s’est détaché de la falaise pendant la nuit et est tombé sur leur maison… Nous n’oublions pas que la montagne est un milieu hostile. Nous attendons – déjà – les mules pour partir et décollons finalement à 8h30. La journée commence par le franchissement de la Markha que nous aurions du effectué la veille. Celui-ci s’avère plus facile que prévu, malgré la pluie de la nuit. Nous poursuivons notre route et tombons sur un couple de Suisses Romans au moment de franchir la Markha pour la 2e fois. Ceux-ci sont partis de Manali avec 2 mules. Ils nous racontent que les cartes sont très imprécises pour ce qui est des sentiers et des villages, mais qu’elles sont au contraire fiables pour les vallées et les torrents. Le Suisse a une dentition qui rappelle celle des Ladakhis, ce qui lui permet de se fondre dans le paysage. A près avoir échangé quelques renseignements sur nos routes respectives, nous repartons chacun de notre côté.

Le 2e franchissement de la journée est plus difficile en raison du courant et de la profondeur de la Markha. Djimet est l’homme de la situation, faisant le gué, rattrapant la corde emportée par le courant, tout cela en slip bleu alors que l’eau est glacée. L’épaisseur de ses jambes nous confirme dans l’idée qu’il a 15 ou 16 ans et non 18 comme il le prétend.

La route suit la Markha et passe au large de monastères, notamment celui de Tacha, qui sont perchés sur des pitons rocheux à la manière de châteaux cathares. Ils se confondent tellement avec la roche à laquelle ils sont agrippés que nous ne les distinguons plus lorsque nous nous éloignons de quelques centaines de mètres.

Les mules sont les vedettes de la journée. Darzeh insiste pour que nous les attendions. Mais Djimet et le 3e homme ne semblent pas en mesure de les empêcher de brouter et d’avancer à un train de sénateur. Nous quittons la vallée de la Markha pour celle de Tatchuntse (ou Tchandzé). Dans la dernière montée vers le campement, nous sommes obligés de nous arrêter à maintes reprises car les mules ne veulent plus avancer. Le 3e homme refait à 3 reprises les paquetages des mules en déchargeant celles qui avancent le moins vite. Cela ne suffit pas. Djimet et le 3e homme sont obligés de faire les mules d’appoint et nous arrivons au campement avec 3 mules et 2 hommes-mules. La 4e mule est restée à brouter au bord du sentier. Le 3e homme descend la chercher une fois que nous sommes arrivés. Darzeh nous dit que nous n’aurons probablement que 3 mules pour passer le 2 gros col de notre randonnée après-demain.

Le dîner nous réserve une bonne surprise : pour le dessert, Darzeh et Djimet ont préparé un gâteau à la crème typiquement ladakhi. Sur le dessus du gâteau, cette inscription réalisée à la confiture : « Tashi Dalak » (Tout va bien !). L’écriture est si fine que nous nous demandons comment ils ont pu faire. En revanche, le gâteau en lui-même ne se caractérise pas par sa finesse : il a un petit côté « dubiccu », avec sa deuxième couche à l’intérieur, qui nous conduit à ne prendre chacun qu’une petite part. Toutefois, par courtoisie (c’est offert de bon cœur !), je reprends une deuxième part dont je sens le poids sur mon estomac encore une heure après. Quoi qu’il en soit, nous sommes très reconnaissants à nos guides d’avoir pris la peine de réaliser cet « extra », après une dure journée passée à pousser les mules. A la fin du dîner, nous nous faisons infirmiers pour soigner les ampoules des pieds de Djimet, qui a passé le plus clair de son temps pieds nus dans les torrents que nous traversions.

22 août : Petite étape
Ce matin, nous avons droit à 45 minutes de sommeil supplémentaire. L’étape d’aujourd’hui est en effet très courte : 2h30 environ. Nous arrivons au camp de Nimaling vers 11h30. Après avoir déjeuné et monté notre tente, nous nous demandons à quoi nous allons bien pouvoir occuper le reste de la journée. Pendant que Raphaëlle part faire ses ablutions plus loin dans le torrent, j’écris ces quelques lignes. Un des touristes anglais vient alors m’apporter un tube de crème après-soleil car il a vu les coups de soleil sur mes jambes. Et cela alors que je ne lui avais rien demandé : je me disais bien qu’Albion n’était pas si perfide que cela !

Nous profitons de cet après-midi peu occupé pour continuer notre œuvre hospitalière charitable auprès de Djimet. Nous lui mettons un pansement à une plaie qui n’était jusque là couverte que par un morceau de tissu sale, et nous lui appliquons des « Compeed » sur deux ampoules. Il a l’air étonné devant tant d’équipement, c’est probablement la première fois qu’il voit des « Compeed ».

Nous partons ensuite nous promener le long du torrent, mais nous rebroussons vite chemin comme la pluie commence à tomber. Ce n’est pas une petite averse, nous courons nous réfugier dans la tente. Nous entendons Djimet s’affairer à retendre notre double toit à l’extérieur ; aux bruits inquiétants que cela produit, nous lui suggérons d’éviter de tout déchirer… mais encore une fois, le logiciel de traduction Anglais/Ladakhi fait défaut !

En rouvrant la tente un moment plus tard, nous avons la surprise de constater que le temps est au grand beau. Raphaëlle en profite pour prendre quelques photos des glaciers environnants.

Notre campement est situé au-delà de 4700 mètres, au pied de l’impressionnant pic du Kangyaze (6400 mètres). Le dîner est servi à 18h30, comme les jours précédents. Les bougies sont allumées vers 19h et nous avons la satisfaction de constater que, contrairement à la veille, nos accompagnateurs ont pris soin de ne pas en poser une presque totalement consumée sur le bidon d’essence servant à alimenter les réchauds…

Comme d’habitude, nous sommes prêts à nous coucher vers 19h30. Je fais la lecture à voix haute de mon roman d’Arundhati Roy Le Dieu des petits riens à Pierre qui se languit du Figaro.

23 août : Le toit du trek
Pierre se lève vers 5h30 et entreprend une petite promenade par un air glacial. Il y a tellement de givre sur la tente qu’il se demande un instant s’il n’a pas neigé durant la nuit.
Nous partons à 8h10 pour gravir ce qui sera le point le plus haut de notre randonnée : le col du Kongmaru La (5030 ou 5100 mètres selon les cartes). Partis avec 40 minutes de retard sur nos 14 Britanniques, nous en reprenons 9 avant d’atteindre le col vers 9h15 et nous nous félicitons tous mutuellement au sommet : guides, frenchies et brits. La vue est grandiose. Derrière nous se trouve le sommet enneigé du Kangyaze, ainsi que les montagnes du Zanskar au sud-ouest. Au-delà du Zanskar, les guides nous indiquent les deux sommets les plus hauts de la région (et peut-être même de l’Inde ?), le Nun et le Kun, respectivement à 7100 et 7400 mètres d’altitude. Face à nous s’étend la vallée de Chu Kirmo, dans laquelle Djimet et le 3e homme nous indiquent que se trouve leur village (ils sont du même pays).

Après avoir absorbé quelques encas et immortalisé l’instant avec les Britanniques, nous entamons la descente abrupte de l’autre côté. Nous faisons la macabre rencontre d’une mule, à l’écart du sentier, qui a très certainement perdu l’équilibre dans la descente du col et s’est tuée en chutant. Vu l’état de conservation de la bête, l’accident est récent. Nos propres mules, peut-être impressionnées par le sort de leur congénère, se comportent mieux que prévu. En effet, Darzeh n’envisageait de finir la randonnée qu’avec 3 mules tellement la 4e posait problème. D’une façon générale, notre attelage, en plus d’être vieux, souffre d’écorchures au niveau du garrot, ainsi que de soucis intestinaux.

Nous poursuivons donc la descente dans des gorges profondes. Le franchissement à de multiples reprises du torrent nous donne l’occasion d’un concours de saut en longueur et même de triple saut. Je remporte haut la main ce concours, sous les applaudissements des muletiers (nous accompagnons la caravane imposante des Anglais et la nôtre). Pierre, bon perdant, a néanmoins pu tester une nouvelle fois l’étanchéité de ses chaussures. De plus, comme lui a déclaré un des Anglais la veille : « You’re the man ! ». C’est lui qui transporte depuis le début de la rando l’eau, les piques-niques, les pulls, etc. dans son sac à dos (que j’ai trouvé très lourd).

Au cours d’un des nombreuses descentes/remontées des gorges, nous sommes témoins d’une chute spectaculaire d’une des mules de la caravane britannique. A notre grande surprise, la mule en question n’a apparemment rien de cassé. Après avoir été déchargée, elle repart même gaillardement à l’assaut de la pente qui avait eu raison d’elle quelques minutes auparavant. Décidément, nous avons été bien médisants sur le compte de ces courageuses bêtes.

La vallée s’élargit progressivement et les premières habitations apparaissent ainsi que des poteaux électriques rudimentaires, signe que nous nous rapprochons de la civilisation. Nous passons à côté d’une Community School qui a plus l’air d’un chantier que d’un bâtiment opérationnel. Une écolière recueille des dons et Pierre lui offre généreusement 500 roupies (8€) sous les yeux éberlués de Darzeh et de deux muletiers des Britanniques. Voilà qui permettra de construire et d’équiper une salle de classe.

Le dîner est semblable à tous ceux de la semaine : une multitude de plats manifestement trop copieux pour nos deux estomacs ; Darzeh s’affairant devant les réchauds, nous tourne le dos ; la désormais traditionnelle bougie posée sur le jerrycan d’essence dans la tente, qui nous rappelle à chaque bouchée la précarité de notre condition de mortels ; et n’oublions pas, une fois les agapes terminées, la quart d’heure nécessairement passé debout devant la tente à attendre que le dîner veuille bien descendre… Comme d’habitude, nous avons l’impression de peser quelques livres de plus après qu’avant !

Nous avons appris au cours de ce dîner que les mules appartiennent en fait au 3e homme. C’est son outil de travail en quelque sorte. Darzeh nous apprend qu’il repart en trek dans le Zanskar entre Padum et Leh le 25 avec trois Français. Il n’aura donc que le 24 après-midi pour se reposer et faire quelques courses. Djimet – alias Nagawika, le petit indien – rentre chez lui. Le 3e homme s’occupera de la santé fragile de ses mules.

Vocabulaire : [julley] = bonjour, merci, au revoir.

24 août : Retour à Leh
Nous partons du camp vers 8h45 pour la dernière ligne droite du trek : une voiture doit nous attendre sur le chemin 1h30 environ plus loin pour nous ramener à Leh. Compte tenu de la faible distance, nous décidons de porter nous-mêmes l’ensemble de notre paquetage, soit environ 15 kg pour chacun ! De vrais héros. En route, nous rythmons notre marche en chantant des airs d’opéra, notamment extraits de Faust et de Carmen. Raphaëlle tente même d’attirer la pluie avec une interprétation très remarquée de « Avec la garde montante » !

Vers 10h, nous retrouvons notre chauffeur. C’est le moment des premiers adieux avec le 3e homme et nos 4 mules qui partent de leur côté : « I’m a poor lonesome cowboy… » Arrivés à Leh, nous faisons alors de nouveaux adieux à Darzeh et Djimet qui ont l’air contents de retrouver provisoirement leur liberté avant de repartir en trek. La tenancière de la guest house nous a réservée une des plus belles chambres de la maison, dont nous ignorons encore le prix à l’heure où nous imprimons. Nous nous jetons avec avidité sur la salle de bains qui est pour nous le comble du luxe…

Après un déjeuner rapide, nous partons en ville pour reprendre contact avec la civilisation : coups de téléphone (pour confirmer une réservation d’avion et une chambre d’hôtel à Delhi), consultation frénétique de nos boîtes email pour donner des nouvelles…

En fin d’après-midi, Pierre se laisse tenter par une masseuse euh ! pardon, un massage ayurvédique pour se remettre du trek qui, il faut bien l’avouer, fut épuisant.

Le soir, nous allons dîner dans un restaurant tibétain recommandé par le « Lonely Planet ». Heureusement d’ailleurs qu’il peut compter sur les guides touristiques, car le chemin vers ce troquet ne s’improvise pas : il faut d’abord passer une petite porte discrète, puis monter un escalier étroit, obscur et poussiéreux, passer devant une cuisine dont se dégagent d’intenses odeurs de friture, pour enfin tomber sur une salle à manger de taille modeste, occupée quasi-exclusivement par des hippies de tous âges. On ne peut pas dire que cette salle se singularise par sa propreté. La serveuse, une jeune fille blonde que nous devinons néerlandaise ou allemande, a le regard fixe de ceux qui viennent au Ladakh pou goûter autre chose que le joies du trekking… Enfin, nous dînons plutôt bien : une soupe de légumes et de champignons, des raviolis aux épinards, le tout arrosé d’un très bon jus de pommes local. Ce n’est pas Meursault, mais enfin on s’y fait…

25 août : 26 ans et toutes ses dents (ou presque)
Lever à 4h50 afin d’arriver suffisamment tôt à l’aéroport pour prendre l’avion pour Delhi. Les contrôles de sécurité sont répétés, mais peu draconiens, en ce qui concerne les femmes en tout cas : ceux-ci se concentrent principalement sur la poitrine. Nous devons également identifier nos bagages après que ceux-ci aient été enregistrés. Bref, on se croirait sur un vol d’El Al.

Nous retrouvons nos 14 Britanniques qui prennent le même vol. Nous discutons en particulier avec « le savant fou », alias Robert, qui se révèle être un professeur de sociologie à l’Université de Warwick. Il viendra en France à partir d’octobre pour étudier l’antisémitisme. Il nous apprend également que nous sommes les premiers à être passés par la vallée de la Markha depuis les pluies diluviennes qui se sont abattues sur la région début août. Nous nous êtions rendu compte la veille de la violence de ces intempéries. La route que nous avons empruntée pour retrouver notre taxi était en effet totalement détruite par endroits à cause des glissements de terrain. On peut dire que nous avons été chanceux d’arriver au bout de cette randonnée.

Toujours prévenant, Pierre me laisse le siège en « Business class » dans l’avion. Mon voisin me dit que c’est probablement le K2 que nous voyons depuis l’avion, peu après le décollage.

Delhi, son air suffoquant et pollué, ses indiennes montées en amazone à l’arrière des scooters… Le contraste est total avec Leh tant la capitale donne le spectacle d’un grouillement chaotique d’hommes, d’animaux et de véhicules en tout genre.

Nous retrouvons les amis de Vincent Giboin au Grand Godwin puis nous entreprenons de visiter la ville. J’achète d’abord mon billet de train Delhi-Bangalore : 48€ pour 34 heures avec tous les repas inclus. Nous allons ensuite au Red Fort après avoir goûté un jus d’oranges vertes made in the street et des fritures dégoulinantes d’huile qui nous rendent nostalgiques de la cuisine tibétaine. Nous nous dirigeons ensuite vers la mosquée Jama Masjid du minaret de laquelle nous pouvons avoir une vue d’ensemble de Delhi. Cette mosquée a été bâtie par Shah Jahan au XVIIe siècle, l’empereur Moghol bâtisseur du Taj Mahal et du Red Fort. Après cela, nous quittons Old Delhi pour New Delhi et Connaught Place où nous faisons des provisions de bouquins et magazines en prévision des trains/avions à venir, avant de nous échouer dans un café branché.

Le soir, nous retrouvons Stanislas Jacquey, ainsi que Samuel, Aurélie et Anne pour aller dîner dans un resto très chic de Connaught Place appelé « Veda Restaurant ». Le dîner et joyeux et goûteux.

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